Khomeiny, Warhol et les tableaux interdits
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- 2 juil.
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La République islamique voulait chasser l’influence occidentale. Elle conserve pourtant, dans les réserves d’un musée de Téhéran, près de trois milliards de dollars de chefs-d’œuvre modernes.
Dans les sous-sols du Musée d’art contemporain de Téhéran repose un monde que la République islamique croyait avoir expulsé de l’histoire iranienne.
Picasso, Pollock, Rothko, Warhol, Bacon, Giacometti, Magritte : les maîtres de la modernité européenne et américaine ont survécu à la chute du Shah, à la révolution, à la guerre contre l’Irak et à près d’un demi-siècle de condamnation idéologique.
Certaines œuvres sont restées invisibles pendant des décennies. D’autres, jugées trop sensuelles, trop étrangères ou simplement trop libres, ne pouvaient être montrées qu’avec précaution. Presque toutes sont pourtant demeurées en Iran.
Cette collection raconte davantage que l’étrange histoire d’un régime islamique propriétaire de nus et de pop art. Elle révèle une vérité que les révolutions découvrent souvent trop tard : il est plus facile de renverser un pouvoir que d’abolir la valeur.
Quand le pétrole achetait la modernité
Au milieu des années 1970, l’Iran est riche. Le prix du pétrole a bondi et Mohammad Reza Pahlavi veut transformer son pays à marche forcée. Son épouse, Farah Pahlavi, entend inscrire cette modernisation dans la culture.
Le Musée d’art contemporain de Téhéran ouvre en 1977. Conçu par l’architecte Kamran Diba, il doit placer la création iranienne dans l’histoire internationale de l’art moderne.
La conjoncture est exceptionnelle. Le marché n’a pas encore connu son explosion. Des pièces aujourd’hui inaccessibles aux musées circulent encore, tandis que Téhéran dispose de pétrodollars en abondance.
L’Iran acquiert ainsi des Picasso, Gauguin, Renoir, Pollock, Warhol, Léger et Giacometti, mais aussi des artistes iraniens majeurs. L’ensemble n’est pas une accumulation de signatures prestigieuses : il ambitionne de raconter la modernité, de l’impressionnisme aux avant-gardes américaines.
Andy Warhol réalise les portraits du Shah, de l’impératrice et de la princesse Ashraf. L’univers de la Factory et celui de la monarchie iranienne semblent alors appartenir à la même élite mondialisée, sophistiquée et convaincue de sa permanence.
Deux ans plus tard, ce monde s’effondre.
La révolution entre dans le musée
En 1979, la monarchie est renversée. La République islamique entreprend d’effacer les symboles de l’ancien régime et de combattre ce qu’elle considère comme une soumission culturelle à l’étranger.
Le musée devient immédiatement problématique.
Ses acquisitions ont été financées sous le Shah. Certaines représentent des corps nus. D’autres portent la signature d’artistes américains. Plusieurs célèbrent une liberté formelle ou sexuelle incompatible avec la nouvelle morale officielle.
Un portrait de Farah Pahlavi par Warhol est lacéré. Mais l’essentiel de la collection est placé dans les réserves plutôt que détruit.
Le triptyque de Francis Bacon, Two Figures Lying on a Bed with Attendants, concentre toute la contradiction. Son panneau central représente deux hommes nus allongés sur un lit. L’œuvre appartient toujours au musée de Téhéran, mais son sujet rend son exposition politiquement délicate.
Ainsi naît une situation presque sans équivalent : l’État iranien possède des œuvres qu’il ne peut ni célébrer pleinement, ni exposer librement, ni détruire sans mutiler son propre patrimoine.
Ceux qui ont gardé les réserves
La survie de cet ensemble ne tient pas à un héros isolé, mais à des générations d’employés, de responsables et de spécialistes iraniens qui ont maintenu les œuvres dans les réserves, contrôlé leur conservation et empêché leur dispersion.
En 2015, lorsque le commissaire Germano Celant et la curatrice iranienne Faryar Javaherian examinent les fonds, ils découvrent des pièces suffisamment bien entretenues pour qu’aucune restauration majeure ne soit nécessaire.
En 2024, le commissaire Jamal Arabzadeh accomplit un autre geste de conservation : il rend une partie du fonds à son public. Son exposition Eye to Eye rassemble plus de 120 portraits d’artistes iraniens et internationaux, dont Picasso, Warhol et Bacon.
Sauver une collection ne consiste donc pas seulement à empêcher sa destruction. Cela consiste aussi à maintenir sa mémoire et, lorsque le contexte le permet, sa visibilité.
Trois milliards de dollars — sur le papier
La valeur du fonds est généralement estimée autour de trois milliards de dollars. Ce chiffre reste approximatif : il ne provient pas d’une expertise publique et récente, œuvre par œuvre.
Comparer ce montant à la valeur du Louvre ou du MoMA serait trompeur. Les grandes collections publiques ne sont pas destinées à être liquidées et nombre de leurs chefs-d’œuvre sont juridiquement inaliénables.
Une autre comparaison donne toutefois l’échelle. La collection de Paul G. Allen, la plus importante collection privée jamais dispersée aux enchères, a produit environ 1,6 milliard de dollars en 2022. L’estimation attribuée au musée de Téhéran représente donc presque deux fois le montant de cette vente historique.
Mais cette richesse est largement théorique.
Une valeur de marché suppose un propriétaire libre de vendre, des acheteurs autorisés à payer, des banques capables de transférer les fonds et des assureurs prêts à couvrir le transport. Rien de cela n’est simple dans le cas iranien.
Les sanctions américaines n’interdisent pas automatiquement toute transaction sur une œuvre d’art. Mais banques, maisons de ventes et assureurs doivent vérifier l’identité du vendeur, le bénéficiaire du paiement et les circuits financiers utilisés. Une opération impliquant une entité iranienne peut ainsi devenir juridiquement et diplomatiquement explosive.
Le musée ne peut donc pas liquider un Pollock comme une banque vend une obligation. Le prix protège la collection autant qu’il l’emprisonne.
Un nu contre le Livre des Rois
En 1994, l’Iran décide pourtant de se séparer d’une œuvre : Woman III de Willem de Kooning, un nu devenu pratiquement inexposable.
Sur le tarmac de l’aéroport de Vienne, la toile est échangée contre le texte, la reliure et 118 miniatures du Shahnameh de Shah Tahmasp, l’un des plus somptueux manuscrits persans du XVIe siècle.
L’opération semble réaliser le rêve idéologique du régime : rendre un corps féminin issu de l’avant-garde américaine contre le Livre des Rois persan.
Le marché ajoute ensuite son ironie. Évaluée autour de 20 millions de dollars lors de l’échange, Woman III est vendue en 2006 au financier Steven Cohen pour 137,5 millions.
L’Iran n’avait pas nécessairement méconnu sa valeur. Il avait préféré une autre définition de la valeur : l’identité contre le prix, la restitution symbolique contre l’appréciation financière.
Mais cette envolée révélait aussi ce que les réserves de Téhéran contenaient depuis 1977 : l’un des investissements souverains les plus spectaculaires jamais réalisés sur le marché de l’art moderne.
2024 : une ouverture qui n’en était pas une
L’exposition Eye to Eye ouvre le 6 octobre 2024, trente-cinq ans après la mort de Khomeiny.
L’Iran est alors encore marqué par le mouvement « Femme, Vie, Liberté », né en 2022 après la mort de Mahsa Amini. L’élection du président Masoud Pezeshkian, présenté comme réformateur, a suscité l’espoir d’un relatif desserrement social sans remettre en cause l’architecture autoritaire du régime.
Dans les galeries du musée, de nombreuses visiteuses apparaissent les cheveux découverts. Les autorités ne reconnaissent pas cette désobéissance, mais la tolèrent momentanément.
L’exposition ne traduit donc pas une libéralisation générale. Elle constitue plutôt une étroite respiration culturelle : un espace où le public iranien peut contempler des images interdites ailleurs, tandis que l’État accepte provisoirement de ne pas tout voir.
L’art que le régime possède sans pouvoir se l’approprier
Sous le Shah, cette collection devait prouver que l’Iran appartenait à la modernité internationale.
Sous la République islamique, elle démontre autre chose : l’Iran peut conserver matériellement cette modernité tout en la rejetant symboliquement.
Le régime condamne certaines représentations du corps, mais protège les toiles qui les portent. Il combat l’influence américaine, mais conserve ses Warhol et ses Pollock. Il renie l’ordre politique qui a constitué le musée, mais revendique celui-ci comme patrimoine national.
Les œuvres ont donc changé de fonction sans changer de propriétaire. Elles ne sont plus les emblèmes d’une occidentalisation triomphante. Elles sont devenues les témoins muets de ce que la révolution n’est pas parvenue à effacer.
Les révolutions peuvent modifier les lois, les vêtements, les statues et le nom des rues. Elles peuvent interdire une image, emprisonner un artiste ou fermer un musée.
Elles ont davantage de mal à abolir ce que plusieurs générations ont reconnu comme irremplaçable.
Dans les sous-sols de Téhéran, l’ancien monde n’a jamais disparu. Il est resté là, silencieux, surveillé et parfois interdit — mais toujours hors de prix.






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